Home » Réflexions » L’utopie d’une monnaie unique mondiale

L’utopie d’une monnaie unique mondiale

Je ne suis pas un optimiste-né mais avec l’aide de ce printemps exceptionnellement ensoleillé, je vais forcer ma nature. Et si l’humanité tout entière pouvait partager la même monnaie? Finis l’euro, la livre, le dollar, le yuan. Finies les « attaques » sur les monnaies, la guerilla franco-chinoise sur la parité yuan/$, les yoyos des prix des matières premières en fonction des cours, la spéculation, le change pour les touristes et j’en passe. Une sorte d’esperanto de la monnaie. Bon, la comparaison avec l’esperanto n’est peut-être pas la bienvenue. Plus d’un siècle après sa création, ce langage, malgré un bel engouement initial, n’est parlé que par un million de personnes. Une goutte d’eau, à l’échelle mondiale. Optimistes, on a dit ! Banques centrales de tous les pays, unissez-vous !

Brève histoire de la monnaie

L’histoire de la monnaie se perd dans le temps, au fond des âges. C’est que la monnaie est l’élément essentiel des échanges qui a permis à l’humanité de disposer d’un système adapté à un nombre d’intervenants élevé (dès que l’on dépasse quelques centaines ou milliers d’individus) en offrant une alternative au troc. Il serait cependant limitatif de croire que la monnaie n’est là que comme support à un échange. C’est Keynes qui a introduit une nouvelle « vision » de la monnaie qui postule (en rupture avec les économistes orthodoxes) que la monnaie n’est pas détenue par les individus (ou institutions) qu’en fonction d’un échange à venir mais qu’elle traduit une attitude vis-à-vis de l’avenir: précaution ou spéculation. Là ou les orthodoxes disaient que les taux d’intérêts étaient fixés par l’offre et la demande (de capitaux), Keynes dit que la monnaie a son influence et notamment parce que les individus ont une « préférence pour la liquidité ». Le taux d’intérêt est donc le prix à payer pour inciter le possédant à se séparer (temporairement) de son bien-aimé cash.

Mais revenons à l’histoire. De nombreuses monnaies ont été frappées au cours des siècles par les souverains, monarques, empereurs. Beaucoup se sont perdues dans le flot du temps, notamment par l’usage désastreux qui en a été fait: quand la guerre mettait un Etat à genoux financièrement (c’est-à-dire souvent), on frappait plus de monnaie en y mettant moins de métal précieux. Un ancêtre de la planche à billets. La monnaie devenait alors de la monnaie de singe. Certaines ont malgré tout duré des siècles: le solidus romain (plus tard dérivé en sou), le dinar d’or ou bien plus tard le thaler (dont est issu le mot dollar).

L’artefact or

Les souverains se sont donc mis à frapper monnaie en y incluant des composants précieux: l’or (avec ce que cela relève de symbolique: le Roi Midas, le Pactole …) et, secondairement l’argent (c’est ce qu’on a appelé le « bimétallisme »). L’idée sous-jacente est que les dirigeants avaient le contrôle de ces ressources et pouvaient donc contrôler la monnaie. Le métal précieux (notamment l’or) est donc un artefact permettant de garantir la valeur de la monnaie. Artefact puisque, in fine, ce qui fonde la valeur d’une monnaie, c’est avant tout la richesse et la confiance qu’on attribue à celui qui l’émet. Au niveau national, pourquoi pas? Mais dans les échanges internationaux, cela paraît plus discutable. En effet, la possession d’or reflète-t-elle la richesse d’une nation ? Pas évident… Que l’on découvre une mine d’or et la donne est changée. Par ailleurs, l’or est aussi une matière première qui est utilisée depuis des lustres pour la bijouterie ou l’ornement et depuis moins longtemps pour des applications industrielles. Prenons un exemple: l’Espagne des conquistadors, en ramenant des montagnes d’or d’Amérique du Sud, a pu procéder à une création monétaire énorme qui lui a permis de vivre sur un grand pied longtemps… et a aussi permis à des villes-Etats qui la fournissaient (Anvers notamment) de se développer puis de la supplanter.

Concrètement, jusqu’en 1914, la valeur de toutes les monnaies est définie par rapport à l’or. La monnaie-papier est devenu un substitut partiel aux pièces, pour des raisons pratiques, mais elle est aussi ancrée sur l’or. Le système peut avoir ses défauts mais il est stable. En 1914, le monde passe à l »étalon de « change-or ». En gros, cela revient à ce que des monnaies se détachent de l’or. La Première Guerre Mondiale et la déflagration économique qu’elle entraîne va faire s’accélérer l’histoire. En 1931, s’établit une passation de pouvoir historique: la livre sterling, qui était la monnaie « star » depuis la Révolution Industrielle, n’est plus indexée sur l’or. C’est un symbole du passage de témoin entre l’Europe et les Etats-Unis. En 1944, à la fameuse conférence de Bretton-Woods, les Etats-Unis imposent leur nouvelle toute-puissance: seul le dollar restera indexé sur l’or, les autres monnaies se définiront par rapport à lui. C’est le début du dollar-roi. En 1971, ce système prend fin: plus aucune monnaie n’est garantie par une contrepartie-or et les monnaies deviennent flottantes entres elles, en fonction de l’offre et de la demande des marchés, ouvrant la voie à une instabilité chronique. Dans les faits, certains monnaies ne sont pas totalement flottantes: la monnaie chinoise est notamment « péguée » sur le dollar, c’est-à-dire que la Chine contrôle le taux de change (en accumulant des réserves énormes, près de 3.000 Mds$) en le laissent varier à la marge. D’autres monnaies sont strictement indexées sur le dollar: dinar jordanien, livre libanaise, …

Une même monnaie, pourquoi faire ?

Si l’on s’appuie sur l’exemple de l’euro, l’impact le plus tangible pour le commun des mortels, c’est la facilité de voyager: plus de problèmes de change, de calculs des prix, d’écoulement de la monnaie au duty free lors du retour, bien que j’avoue une certaine nostalgie de l’exotisme des paiements en pesetas lors des voyages en Espagne de ma jeunesse. Mais tout ceci est anecdotique. Plus fort est l’avantage pour les entreprises qui exportent et/ou se fournissent hors des frontières: plus d’incertitude quant aux variations des devises et des effets qu’elles entraînent, plus besoin de couvertures complexes à mettre en place. Et cet effet micro, on le retrouve au niveau macro. Par exemple, notre facture pétrolière est fortement influencée par le rapport €/$. Si l’euro avait été faible, la récente flambée des prix à la pompe aurait été bien pire ainsi que l’impact politique associé.

Mais l’aspect financier et spéculatif est aussi déterminant. Le marché des changes (FOREX) est celui où se traite le plus de transactions et le chiffre augmente de façon démentielle. Selon la BRI (Banque des Réglements Internationaux), 1.500 Mds$ (oui mille cinq cents milliards) s’échangaient chaque jour sur ce marché en 1998. En 2004, près de 2.000 Mds$/jour. En 2010, 4.000 Mds$/jour. Les monnaies sont devenues un instrument de spéculation et d’arbitrage primordial (notamment avec la pratique du « carry trade »). Le problème est que ce vaste terrain de jeu a des répercussions sur l’activité économique des entreprises et des pays et l’instabilité monétaire est une plaie pour eux.

Un ersatz de monnaie mondiale

Il existe déjà une monnaie supranationale qui a été créée en 1969 par le FMI : les DTS (Droits de Tirage Spéciaux – SDR en anglais). Ce n’est pas vraiment une monnaie, c’est plutôt une un équivalent « virtuel » aux monnaies qui peut être utilisé comme réserve de change à la place des monnaies nationales. A sa création, le DTS était indexé sur l’or mais, depuis l’éclatement de « Bretton Woods », il est un composite d’un panier de monnaies, dont la pondération est régulièrement rééxaminée. Actuellement, les DTS sont à 42% basés sur le dollar, 37% sur l’euro, 11% sur la livre sterling et 9% sur le yen. Il est coté quotidiennement par rapport aux autres monnaies. Dans la pratique, les DTS sont peu utilisés: fin 2010, seuls 300 Mds$ (en équivalence) étaient émis. Mais la donne change. Devant l’instabilité des changes, les déséquilibres commerciaux et budgétaires des US et leur usage de la planche à billets (Quantitative Easing), les autres pays poussent le DTS pour remettre en cause le roi-dollar. Notamment la Chine qui y voit un moyen de faire valoir leur nouvelle puissance (en affaiblissant celle des Etats-Unis) et de tenter de sécuriser l’énorme créance qu’ils possèdent sur les USA.

Reste que les DTS sont loins d’être une monnaie mondiale: ils gravitent à un niveau beaucoup trop abstrait. Et pourtant, un système de monnaie mondiale a déjà été mis sur le tapis. C’était à Bretton Woods, en 1944, donc. A la tête de la délégation britannique, John Maynard Keynes. Et il propose l’instauration d’une monnaie mondiale: le bancor, qui serait émis par une banque centrale mondiale qui serait « au-dessus » des banques centrales nationales (comme la Fed). Le secrétaire d’Etat américain au Trésor, Harry Dexter White, va balayer cette proposition. Les Etats-Unis, sortis superpuissance mondiale à la suite de la guerre (avec l’URSS mais qui était hors du système capitaliste) ne pouvait pas laisser cette occasion « en or » d’asseoir la supériorité du dollar.

Pourtant, l’idée de Keynes était intéressante. Il avait imaginé un mécanisme qui pouvait éviter un des défauts majeurs de l’euro. En effet, le gros problème de celui-ci est qu’il fait partager la même monnaie à des économies très différentes. Notamment très exportatrices (Allemagne, Pays-Bas, …) et très importatrices (Grèce). Or la monnaie est un des facteurs d’ajustement majeur pour combler les déséquilibres dans les échanges (c’est notamment pour cela que les déséquilibres US/Chine restent très élevés puisque le yuan est quasi-indexé sur le dollar). Keynes avait prévu pour permettre cet ajustement un système de pénalités (sous forme d’intérêts).

Vous allez me dire que Keynes a basculé dans l’utopie au soir de sa vie (il est mort deux ans plus tard). Et que le train de l’Histoire ne repasse pas deux fois. Sauf peut-être cette fois-ci. Jusque-là, un pays avait toujours suffisamment dominé le monde (Angleterre, USA) pour fermer la porte à toute tentative mondiale au profit de sa propre monnaie. Ce n’est plus le cas aujourd’hui: les USA ont perdu en puissance (relativement en tout cas), les émergents comptent plus, l’Europe ne peut escompter dominer, la Chine monte en puissance mais ne peut pas imposer sa monnaie avant très longtemps (sa monnaie n’est pas flottante, ce n’est pas une démocratie, elle ne joue pas totalement le jeu de l’ouverture).

Il y a donc peut-être une fenêtre de tir pour faire une tentative. Un rapport sorti par le FMI il y a un mois et traitant de la stabilité monétaire internationale met le sujet sur le tapis. Il pointe les limites des DTS et évoque la possibilité de la mise en oeuvre d’une monnaie mondiale, proposant même de la baptiser bancor en hommage à Keynes! Bien sûr, l’institution n’est pas dupe et aligne les difficultés à mettre ce système en place: il est d’ailleurs en-deça de Keynes et propose que les pays gardent leurs monnaies et que le bancor ne soit utilisé que pour les échanges internationaux. Ce serait un compromis qui permettrait une meilleure stabilité (avec le bancor comme référence au lieu du dollar) tout en permettant aux monnaies nationales de s’ajuster. Le FMI propose aussi, comme Keynes, la mise en place d’une banque centrale mondiale, permettant d’émettre cette monnaie, de la contrôler mais aussi de jouer les prêteurs en dernier ressort (un rempart supplémentaire derrière la BCE et la Fed, en quelque sorte). Evidemment, les USA vont se battre avec la dernière énergie pour éviter l’avènement d’une telle monnaie. Mais si même le FMI se pique d’utopie, on peut rêver un peu, non ?

Partager

Commentaires ferms